Comment Chanel et Saint Laurent ont révélé la femme moderne. Par Eric Donfu, sociologue

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« Chanel a libéré la femme, Saint Laurent
lui a donné le pouvoir » Cette phrase de Pierre Bergé
rendant hommage à Yves Saint Laurent, son ami depuis 50 ans, mérite
d’être approfondie. Au-delà de l’émotion provoquée
par la disparition du célèbre couturier,-était-t-il juste
de placer la couture au cœur du mouvement d’émancipation des
femmes ? Comment resituer les rôles de Coco Chanel et d’Yves
Saint Laurent dans la Révolution des femmes, au 20 ème siècle ?
De La femme enfermée à la femme libérée
Le vêtement est un langage. Il ne se confond pas avec les combats et
les idées, mais a une fonction symbolique reconnue. Coutume ou uniforme,
imposé ou libre, mais aussi sage, conformiste, engagé, recherché
ou provocateur : Ses nuances s’affirment d’emblée. Le
vêtement a fait la révolution française de 1789. Coiffés
de bonnets phrygiens, les révolutionnaires se sont opposés aux
royalistes aux bas blancs en portant des pantalons, et en revendiquant le surnom
de « sans culottes ». Ces candidats du tiers état,
des bourgeois, travailleurs, paysans, artisans, aux états généraux
ont, les premiers, transformé un style vestimentaire en manifeste populaire.
Mais le vêtement des femmes, lui, n’a pas été libéré
avec la Révolution. Il a même été compliqué
au cours du 19e siècle par des « crinolines cages »
Même avec des décolletés élargis jusqu’aux
épaules, les femmes ont, dans l’histoire, surtout été
enfermées dans leurs vêtements. La minceur de leur taille a longtemps
été soulignée par les corselets munis de ressorts d’acier.
Elles étaient obligées de cacher leurs visages et leurs cheveux
par des perruques, des voiles et des masques, et ne découvraient jamais
leurs jambes. . Il restait donc à la femme à suivre en quelque
sorte l’exemple révolutionnaire des « sans culottes »
De fait, au début d’un vingtième siècle qui a vu
l’émergence de la « femme nouvelle », la
métamorphose du corps féminin s’est révélée
au diapason de sa nouvelle représentation, active et indépendante.
Et, au cours du 20ème siècle, ce sont bien Coco Chanel et Yves
Saint Laurent, qui, successivement, incarnent cette transformation, dans la
première, puis la seconde partie de ce siècle.

Années 20 : La Révolution Chanel
C’est dans un monde de dentelles et d’osier que Gabrielle Bonheur
Chanel est née, le 19 août 1883 à Saumur. Et c’est
bien elle, Coco Chanel, qui va accompagner, et précéder, l’émancipation
de la française par le style, dans les cinquante premières années
du 20ème siècle. Avec elle, la femme va passer de la fleur à
la tige. Dès 1910, dans sa première boutique, rue Cambon à
Paris, elle supprime la taille et raccourcit les jupes. Dans ces années
folles, les silhouettes s’allongent, s’assouplissent, s’envolent.
Dans les années 20, Chanel est la première à lancer la
mode des cheveux courts. Avec sa petite robe noire, elle détourne le
noir du deuil. Avec n°5, créé en 1921, elle crée un
parfum de légende. En 1930, elle pose en pantalon large et marinière,
une tenue unisexe conçue à ses mesures. En jouant avec le style
androgyne, avec ses tailleurs en tweed et ses bijoux fantaisies, c’est
bien elle, « Mademoiselle » qui a lancé le style
de la Française éternelle, moderne, dynamique, alliant confort
et élégance.
Années 60 : Le tournant
Mais si le style Chanel reste aujourd’hui le symbole, toujours en évolution,
de l’élégance à la française, il a bien été
remis en question, après guerre, par les nouvelles générations
du baby boom. Comme dans les autres domaines de la vie, les goûts des
nouvelles générations se fondaient d’abord sur le refus
de ceux des générations précédentes. Bien plus courte
que les jupes courtes remarquées de Suzanne Lenglen sur les cours de
tennis en 1925, les jeunes anglaises des années 60 inventent la mini
jupe. Et c’est en 1965, que, à Londres, la styliste Mary Quant
et à Paris le couturier Courrège, popularisent avec succès
cette mode. Mary Quant affirmait « la manière de s’habiller
des adultes ne m’attire pas du tout, je ne veux pas leur ressembler plus
tard. » Dans le même esprit, Brigitte Bardot lançait
« la mode c’est pour les grands-mères ! »
i Cette fois, incapable d’anticiper, Mademoiselle Chanel refuse de suivre.
« Montrer les cuisses, oui, mais les genoux, jamais ! »
Fidèle à elle-même, elle maintient ses robes en dessous
des genoux, ces genoux qu’elle trouvait laids. Progressivement, avec l’âge,
l’amazone de l’entre-deux guerre se mue en vieille dame caractérielle.
. En ces années où la comédie musicale Hair tient l’affiche,
elle s’enferme dans sa maison de couture de la rue Cambon à Paris,
observant, cachée, ses défilés dans ses salons, avec un
miroir. Celle qui disait « Il n’y a pas de mode si elle ne
descend pas dans la rue » regrettait maintenant qu’elle vienne
désormais de la rue. Le 10 janvier 1971, elle s’éteint à
l’âge de 87 ans, dans sa suite de l’hôtel Ritz.
Années 70 : Le sacre d’ Yves Saint Laurent
Avant Guerre, les congés payés de l’été 36,
avaient déjà révélé un nouveau sujet social,
joyeux et facétieux sur son tandem, vêtu d’un short unisexe
et en bikini sur la plage. Après la libération, c’était
désormais aux enfants de cette génération pionnière
et sacrifiée par deux grandes guerres d’inventer le monde contemporain.
Comme un signe Yves Henri Donat Mathieu-Saint Laurent l’homme qui allait
entrainer la révolution de la décontraction chic dans la vie de
tous les jours , nait durant cet été 36 libérateur, le
premier août, à Oran, en Algérie. Ces premières vacances
de masse avec la randonnée, la plage, le camping, et les mille et une
facettes de ce temps nouveau des loisirs, ont déjà fait du vêtement
un instrument de liberté. Mais, au début des années 60
cette liberté vestimentaire était toujours réservée
aux vacances et aux week-ends. Yves Saint Laurent allait faire entrer le décontracté
chic dans la vie de tous les jours et démocratiser l’élégance,
à l’image de son célèbre tailleur pantalon, présent
dans toutes ses collections.
Il appartient à une nouvelle génération. Quand il s’installe
à Paris, en 1954, à l’âge de 18 ans, Mademoiselle
Chanel a déjà 71 ans. Grâce à Christian Dior, son
talent est vite reconnu. Il n’avait pas inventé la liberté
par le vêtement, ni le pantalon pour les femmes, ni le noir élégant,
ni le jean, ni la mini jupe, mais il va parachever ces modes et en faire un
style. C’est en 1962 qu’il présente sa première collection
sous la marque Yves Saint Laurent, et c’est en 1965, l’année
de la mini jupe, que son style fait l’évènement, avec ses
robes « Mondrian », colorées par le motif géométrique
d’un tableau du peintre. En 1966 il lance le smoking pour femme et la
même année, le prêt à porter de luxe. A la différence
de mademoiselle Chanel, quand mai 68 arrive, Yves Saint Laurent n’est
pas pris au dépourvu. Il va même récupérer la vague
hippie dans des créations de haute couture multicolores aux couleurs
de tableaux de Van Gogh tout en reprenant le flambeau de l’élégance
française révélée par Mademoiselle Chanel.
Le 20ème siècle des femmes.
1968 est bien une année clé. Et c’est cette année
qu’il obtient une reconnaissance internationale, comme le souligne la
rédactrice de mode Colombe Pringleii : « Dans la mode,
les Américains annoncent « l’arrivée d’un
nouveau roi » que la France appelle « Le prince ».
« ll est le plus célèbre, le plus aimé, le plus
copié ». Il a trente et un ans « déteste
les gants, les chapeaux, les bijoux trop gros et les diamants ».
Depuis dix ans les femmes lui doivent leurs cabans à boutons dorés,
leurs robes-tuniques et leurs cuissardes, le fameux smoking qui , porté
par Françoise Hardy, souleva tous les regards un soir à l’Opéra
et le noir à toute heure. Il s’appelle Yves Saint Laurent et espère
faire du pantalon « un élément de base du vestiaire
féminin » tout en affirmant que l’égalité
« c’est un état d’esprit » qui comme
la liberté « ne s’achète pas avec une culotte »
Même Mademoiselle Chanel lui reconnaît un talent absolu. »
C’est en cet été 1968 qu’Yves Saint Laurent présente
sa saharienne, clin d’œil à ces femmes d’aventure, de
Alexandra David-Neel à Anita Conti, qui nous invitent à aller
au-delà de toutes frontières. C’est aussi souvent dans la
référence au mois de mai 68 que le sujet social contemporain va
se révéler au quotidien, tous les jours de la semaine , le matin
comme le soir, libre de porter le jean en ville, les élèves allant
à l’école sans uniforme, les femmes pouvant venir en mini
jupe ou en pantalon au travail. Dans les années 70, la cravate n’est
plus obligatoire, et les hommes retrouvent le goût des cheveux longs.
Les filles sont libres de ne pas porter ce soutien gorge qui, selon les féministes,
en corsetait le corps des femmes. En leur donnant, le plaisir de s’habiller
et de vivre à leur guise, en pantalon, tailleur ou smoking, Saint Laurent
a bien accompagné leur émancipation. En créant une mode
de la rue, celui qui n’avouait qu’un seul regret « Ne
pas avoir inventé le jeans » a révélé,
après Coco Chanel, tout le chemin parcouru par les femmes au cours du
20ème siècle, et notamment depuis mai 1968. Désormais,
chaque jeune fille, chaque femme est libre de s’habiller selon son humeur,
avec des fripes colorées, ces silhouettes androgynes à la Paco
Rabanne, ces mini jupes relancées par la styliste anglaise Mary Quant,
ou des pantalons Saint Laurent. Aujourd’hui, les jeunes créateurs
de mode sont libres de revisiter à leur guise le gothique, l’esprit
de la brousse ou le métal techno. C’est vrai, la joie des années
Saint Laurent se confond avec des années de croissance, au monde du luxe,
et se teinte de nostalgie. Mais, comme Loulou de la Falaise, son fidèle
mannequin et égérie, les femmes qui ont porté et rêvé
de Saint Laurent abordent un nouvel âge de leur vie, en transmettant à
leurs filles le défilé coloré et joyeux d’une vie.
Au lendemain de ce mois de mai 2008, c’est un ami que perdent les filles
de mai 68 « Quel que soit sont âge, ne pas se sentir aimé,
c’est se sentir repoussé » disait Coco Chanel. Elle,
comme lui, ont passionnément aimé les femmes, et traduit cet amour
dans un talent d’artisan. Chacune et chacun, aujourd’hui, a le besoin
d’être regardé. Le regard de l’autre vous confirme
dans votre existence propre et stimule cet amour vital de soi. En créant
des collections qui collaient à leurs époques, Chanel et surtout
Yves Saint Laurent ont ouvert la porte à un prêt à porter
valorisant.
Quel message d’avenir ?
Yves Saint Laurent n’a pas pu ni voulu finir « dans sa maison »,
comme Mademoiselle Chanel .Il y a six ans, le 7 janvier 2002, à
l'âge de 66 ans, il avait fait ses adieux publics à la haute couture,
entouré de ses amis: « J'ai choisi aujourd'hui de dire adieu
à ce métier que j'ai tant aimé ». Et le 23 janvier
de cette même année, il fêtait les quarante ans de sa prestigieuse
maison de couture, qui continue sans lui. Son plus bel hommage aura peut-être
été le fait que dans les années 80, et sous l’impulsion
de Jack Lang, la mode, comme la gastronomie, ont été reconnus
comme un art à part entière par le ministère de la Culture.
Comme l’a bien exprimé le couturier Christian Lacroix, il aura
été un « choc de modernité ». Yves
Saint Laurent définissait ainsi son rôle « Rien
n'est plus beau qu'un corps nu. Le plus beau vêtement qui puisse habiller
une femme ce sont les bras de l'homme qu'elle aime. Mais, pour celles qui n'ont
pas eu la chance de trouver ce bonheur, je suis là. » Dans
ce choc de modernité, il y avait donc un message profond, qui rejoint
celui de Coco Chanel : La beauté n’a pas d’autre vérité
que son propre bien-être, clé de l’estime de soi comme de
toute reconnaissance.
Eric Donfu
4 juin 2008
Par
Eric Donfu le
07-06-2008
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