Interview de Mr Plumier Auteur du nouveau livre « Chômage senior ; Abécédaire de l’indifférence ».
Pouvez-vous vous présenter ?
« Au plan professionnel, j’ai un parcours plutôt riche et diversifié, comme beaucoup de personnes de ma génération. Après des études scientifiques que j’ai arrêtées à bac+2, j’ai commencé à travailler à 21 ans, pour apprendre « sur le tas », comme dessinateur en bureaux d’études puis comme charpentier de navires. Mon objectif était de créer un chantier de construction navale, ce que j’ai fait en 78. Cette entreprise a fonctionné pendant 12 ans ; nous produisions des vedettes de pêche pour les professionnels, ainsi que des pièces en composites pour l’industrie et le bâtiment.
Une décision gouvernementale totalement imprévisible m’a contraint à la liquidation en 90. Nous avons alors tout perdu (outillage, atelier, maison), sauf notre famille (4 enfants à l’époque). En 3 mois, j’ai pu rebondir en me réorientant : on m’a confié la direction d’un centre de Formation professionnelle continue. J’ai occupé - et amplifié - ce poste pendant 11 ans, me partageant entre la gestion, l’animation de formations, les relations « inter-institutionnelles » et… l’accompagnement de salariés en recherche d’emploi. En parallèle, j’ai préparé - et obtenu - un DESS en sciences de l’éducation (à 41 ans). Ce poste a été supprimé en juillet 2001 et j’ai donc été licencié à 49 ans.
S’agissant du chômage, mon parcours est tristement « classique ». J’ai d’abord été totalement incrédule. C’est tellement rassurant de se penser invulnérable ; après tout, quand 70% de personnes interrogées estiment que les chômeurs s’en sortiraient facilement s’ils s’en donnaient la peine, ils ne raisonnent (?) pas autrement. J’avais une telle confiance dans mes compétences et une telle idée de l’intérêt de mon parcours que j’ai même pris le luxe de « perdre » une année en reprenant des études (3ème cycle en contrôle de gestion et management stratégique) : à 50 ans, je me retrouvais donc avec 27 ans d’expérience professionnelle et 2 bac+5. J’ai vite compris que je n’aurais pas pu mieux m’y prendre si j’avais voulu me déguiser en épouvantail ! La valse des candidatures inutiles, des kilomètres pour rien et surtout des interminables attentes a alors commencé. Avec à la clé les (éventuelles) réponses imbéciles : « surdimensionné », « trop d’expérience », « pas assez "terrain" » (ou trop, c'est selon), voire carrément « trop âgé ». Bien sûr, j’en suis arrivé à penser que je vendais mal le « produit », et même que le « produit » lui-même ne convenait pas. Jusqu’au moment ou j’ai réalisé que tout est dans le regard de l’autre et qu’au sujet des « seniors » (1) ce regard est totalement vide ; accident vasculaire généralisé.
Quelles ont été vos motivations pour écrire ce livre ?
Début 2004, j’ai commencé à beaucoup échanger avec d’autres chômeurs « seniors », ainsi qu’à rechercher toutes les informations pour comprendre (si c’est possible) ce qui nous arrive. Tout naturellement, j’en suis arrivé à faire ici et là quelques commentaires de textes. Avec un groupe d’amis rencontrés sur le net, nous avons créé en mars 2004 le Collectif « Seniors Action » (http://www.geocities.com/seniors_action/). J’ai ensuite rencontré l’équipe d’ Actuchomage (http://www.actuchomage.org/) et une succession de billets divers s’en est suivi.
Lorsque Seniors Action et Actuchomage ont envisagé d’engager l’action en avançant à visages découverts dans une série de plaintes pour discrimination, j’ai pensé que notre mouvement aurait besoin d’un document suffisamment complet pour appuyer les échos médiatiques que nous allions provoquer. L’idée est donc née de compiler les différents articles que j’avais déjà écrits. Je tenais au moins le concept de l’abécédaire, mais en fait beaucoup trop peu de matière… Il m’a fallu 2 mois et demi pour compléter mes recherches et obtenir un résultat suffisant. J’aurais pu continuer longtemps, mais il m’a paru que le temps pressait, par rapport à nos plaintes, aux négociations sur l’emploi des « seniors », aux évolutions (?) politiques et… à la complète incertitude quant à la possibilité d’être publié.
J’espère maintenant qu’un maximum de lecteurs s’intéresseront à ce livre, mais surtout à son sujet, pour que nous puissions - au moins - sortir de l’indifférence.
Il y a 2 enjeux majeurs : il faut que le grand public prenne conscience de ce qui se joue pour notre génération et pour les suivantes ; il faut également que les « seniors » eux-mêmes se saisissent d’un maximum d’infos pour développer leur conscience et étayer leur argumentation .
Que pensez-vous des nouveaux services qui arrivent sur le marché, comme les agences d’Intérim spécialisées pour les Seniors ?
Il semble à ce sujet qu’il soit surtout question de mission d’intérim pour les… retraités. Je suis extrêmement perplexe. Comment ? A 45 ans - et souvent bien avant - nous serions jugés « trop chers », « peu adaptables », « pas assez dynamiques » (en un mot « obsolètes ») et, comme par miracle, l’accession au statut de retraités nous parerait de toutes les vertus !
Il y a là matière à s’étonner, d’autant que l’argument de l’économie réalisable n’est pas très solide (15 % sur les charges patronales, ça ne va pas bouleverser les comptes de résultats…). Matière à s’inquiéter, surtout, face à l’ambiguïté du discours : les promoteurs de l’intérim spécialisé « seniors » entretiennent une très désagréable confusion entre les retraités (« pas chers ») et les quadras-quinquas (malgré tout encore intéressants ?).
Il me paraît toutefois trop simpliste de crier à la concurrence déloyale. Si le risque semble certain que les futurs retraités-intérimaires « volent » l’emploi de leurs cadets (ou du moins contribuent à fausser le jeu), je ne me sens pas le cœur à leur jeter la pierre. Voilà déjà longtemps que les « seniors » sont exclus de l’emploi, avec pour conséquence immédiate un effritement des niveaux de retraite. Le gouvernement ne s’y trompe pas, évoquant avec insistance le cumul emploi-retraite ! Contre-sens flagrant lorsqu’on parle de l’emploi des « seniors », la formule prend tout son sens lorsqu’on la voit sous l’angle du maintien de la consommation. Ne s’agit-il pas avant tout de maintenir la solvabilité de la remarquable cible que constitue aujourd’hui le marché des « seniors » ?
Quoi qu’il en soit, j’y vois un signe de plus de la faillite du modèle salarial. Notre société disqualifie ses salariés les plus âgés, rompant avec le contrat tacite par lequel les efforts des salariés (patience, docilité, mobilité) étaient compensés la perspective (fût-elle chaotique) d’une activité professionnelle suffisante pour constituer une retraite décente.
(1) Gérard Plumier termine le préambule de son livre par cet avertissement : « Est-il nécessaire de préciser que c’est à leur corps défendant que les "seniors" se sont vus imposer cette désignation… ambiguë (cf page 181) ? En signe de refus de ce vocable (trop souvent vécu comme une sentence), le mot "senior" est ici mis systématiquement entre guillemets. Si le lecteur est irrité par cette lourdeur, qu’il lui suffise de songer à ce que ressent un individu qui subit quotidiennement les conséquences de cet étiquetage… »
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