Plusieurs définitions du handicap
Pour ne pas simplifier les choses, la notion de handicap a donné lieu
à plusieurs définitions en fonction du statut du bénéficiaire,
du contexte de survenue auxquelles correspondent différents dispositifs
de prise en charge. Ainsi, lorsque une personne est incapable d’accomplir
certains actes de la vie quotidienne :
- à la suite d’une maladie ou d’un accident, l’assuré
relève de l’invalidité ;
- lorsque c’est une déficience congénitale3 ou accidentelle
qui en est responsable la personne est reconnue comme handicapée ;
- si le vieillissement (à partir de 60 ans) en est considéré
comme responsable, la personne relève de l’APA.
Entre ces trois dispositifs s’élèvent donc des barrières
liées à l’âge et à la cause.
En 2005 est crée la Caisse nationale de solidarité
pour l’autonomie (CNSA), responsable notamment du « financement
des aides en faveur des personnes âgées dépendantes et des
personnes handicapées ». Cette création offre enfin
un cadre possible au rapprochement des deux secteurs « personnes
handicapées » et « personnes âgées ».
Complexité et fragmentation
Il existe aujourd’hui :
Une multiplication des financeurs et des niveaux (par exemple : niveau
régional pour le financement et l’organisation des soins techniques
médicaux ; niveau départemental pour la prise en charge des
personnes handicapées et des personnes âgées dépendantes) ;
D’importants écarts de moyens entre certains secteurs (les services
médicaux-sociaux intervenant au domicile sont les plus mal pourvus, les
services de long séjour ont des moyens insuffisants);
De graves lacunes de l’APA (montants maximaux très insuffisants
pour répondre aux besoins d’aide et de soins des personnes les
plus « dépendantes ») ;
Des inégalités géographiques dans les montants et l’accès
aux aides et soins ;
Des fragmentations des actions et tâches entre prestataires, rendant très
difficile la nécessaire coordination des acteurs (professionnels et aidants
familiaux) pour répondre globalement aux besoins médico-sociaux
des personnes atteintes de maladies ou problèmes de santé chroniques
handicapants.
Bref : prise en charge parcellisée et de qualité inégale,
inégalités financières et de moyens au sein de chacun des
secteurs des populations qualifiées de handicapées et de dépendantes
âgées et entre ses deux populations, tout cela invite à
proposer un 5e risque pour pallier ces insuffisances.
Une situation inédite
Ajoutons que l’augmentation récente et continue de la population
du grand âge accroît la population handicapée dont elle représente
le groupe le plus important. En même temps, on observe que le recours
à la famille pour prendre soin des vieux parents devenant incapables
d’effectuer seul les actes essentiels de la vie devient plus difficile
(moins d’enfants qu’autrefois ; mobilité professionnelle ;
familles dispersées, recomposées, femmes travaillant…).
Cette situation, bien différente de celle de 1945, implique donc de ne
plus laisser ce risque « autonomie4» à la charge des
familles et de l’ajouter aux autres risques de sécurité
sociale.
Pour tous les âges
La protection contre ce risque doit concerner tous les âges car :
- les différences de « traitement » selon l’âge
(moins de 60 ans et 60 ans ou plus) des personnes ayant des incapacités
pour effectuer les actes essentiels de la vie ne sont pas justifiées ;
- dans tous les cas la situation de ces personnes doit être envisagée
dans un large contexte permettant d’évaluer globalement leurs besoins
médicaux et sociaux ;
- les réponses doivent également être globales (médicales
et sociales) et durables (longue durée), visant à préserver
chaque fois que possible l’autonomie, tout en étant les plus efficientes
possible.
Ce risque doit s’inscrire dans le système
de protection sociale.
Il peut reposer sur la solidarité nationale et intergénérationnelle
et donner lieu à des prestations universelles pour toute personne handicapée
quel que soit son âge ;
Il peut également devenir une nouvelle branche de sécurité
sociale. Dans ce cas, ses prestations seront plus ou moins liées à
des contributions sociales antérieures. Ceux qui n’ont pas contribués
relèveraient de la solidarité nationale mais de façon résiduelle.
La mise en place de ce 5e risque impose une définition
de son contenu, des réformes importantes au niveau de l’organisation
et de la dispensation des aides et soins, indispensables pour changer les pratiques
et des choix quant à son financement, compte tenu de la nécessité
de maîtriser l’augmentation des dépenses de prestations sociales.
Quel doit être le contenu du risque ?
Avant tout les mesures de compensation et non les revenus de substitution. Faut-il
y inclure, au delà d’une certaine durée (90 jours par exemple,
comme en Allemagne), des prestations de soins (par exemple, les séances
de rééducation essentielles pour mobiliser les capacités
restantes) financées aujourd’hui par les caisses d’assurance
maladie ?
Ce choix de dissocier les soins de longue durée pour personne « handicapée »
des soins de courte durée permettrait d’augmenter la transparence
des sources de financements et de leur attribution. En revanche il risque de
séparer arbitrairement deux catégories de malades avec des financements
différents.
Qui doit gérer le risque et au niveau de quel
territoire ?
Trois fonctions se cachent derrière la gestion du risque : recueillir
les fonds provenant de la ou des différentes sources contribuant au financement ;
allouer les dotations territoriales et allouer les ressources aux prestataires ;
reconnaître les bénéficiaires et planifier les plans d’aide
et soins.
Elles ne se passent donc pas aux mêmes niveaux. Il faut bien distinguer
le niveau national, le niveau local, le niveau des services et établissements,
le niveau individuel.
Niveau national : recueillir et répartir
La CNSA qui regroupe déjà différents financements médico-sociaux
issus de plusieurs sources, est chargée de les répartir et de
garantir l’égalité de traitement sur tous les territoires.
Elle pourrait devenir une 5e branche de sécurité sociale (recevant
des crédits provenant entre autres de l’assurance maladie) avec
un conseil d’administration remodelé et élargi aux différents
partenaires impliqués dans les réponses aux incapacités.
Mais ses différentes missions posent le problème
de sa déconcentration et de son rôle par rapport aux acteurs régionaux
et départementaux responsables de la planification et de l’allocation
des ressources (notamment avec les Agences régionales de santé
si elles sont crées).
Niveau local : une triple évaluation (éligibilité,
orientation et organisation, mise en œuvre du plan d’aide et de soins).
La définition du bon niveau territorial pour décider de la reconnaissance
individuelle du risque (éligibilité, et donc ouverture des droits,
aux prestations) peut être le département. Établie par une
équipe ou une personne gestionnaire de la prestation, elle doit s’appuyer
sur un instrument simple et validé scientifiquement ce qui implique des
modifications des grilles utilisées actuellement.
L’organisation du plan d’aide et soins nécessite
une évaluation complémentaire conjointement avec un référent
professionnel prenant en compte outre les problèmes de santé physique
et mentale, le retentissement fonctionnel, les aides reçues de l’entourage
et de professionnels et les données de l’environnement.
Cette deuxième évaluation médico-sociale d’orientation
permet de définir les types d’aide et de soins nécessaires
et de diriger vers les professionnels correspondants du territoire, chargés
de la mise en œuvre au quotidien du plan d’aide et soins; de coopérer
avec eux dans le suivi du plan d’aide et soins.
Nous pensons qu’il faut envisager de confier la responsabilité
de l’élaboration et le suivi des plans d’aide au niveau d’entités
territoriales plus locales, toujours avec la présence du référent
professionnel et redéfinition du rôle du médecin traitant.
Ce référent doit laisser aux professionnels le
soin d’effectuer leur propre analyse des situations individuelles des
personnes. Dans les cas complexes, une troisième évaluation prend
en compte, les différents problèmes de santé physique et
mentale, leur retentissement fonctionnel, les aides de l’entourage et
des professionnels, les traitements reçus et les données de l’environnement.
Cette triple évaluation d’éligibilité,
d’orientation et d’organisation du plan de soins et de sa mise en
œuvre au quotidien, chaque étape étant articulée avec
la suivante est le processus nécessaire pour envisager la situation des
personnes « handicapées » dans son ensemble et
y répondre de façon globale, sans les écarteler entre différents
intervenants ne coopérant pas entre eux.
Comment assurer une pérennité du financement ?
Toutes les sources actuelles de financement des prestations d’aide et
soins existantes attribuées aux personnes handicapées, quel que
soit leur âge, ne suffisent pas.
Trouver de nouveaux financements passe par plusieurs solutions
dont le principe et la part respective de chacune font l’objet de discussion :
- faire appel à la solidarité nationale en augmentant
les prélèvements telle la CSG qui porte sur l’ensemble des
revenus. Solution probablement efficace et juste mais qui augmente la part des
prélèvements obligatoires et peut peser sur la consommation des
plus modestes
- faire participer les bénéficiaires par un ticket modérateur
(dont les modalités restent à discuter).
- utiliser les aides fiscales accordées aux ménages prenant en
charge un vieux parent handicapé ;
- faire appel à des prélèvements sur la consommation (TVA
sociale) qui risquent de freiner celle-ci ;
- instituer des franchises forfaitaires sur les médicaments et les actes
médicaux reviendrait à sortir du principe de solidarité,
puisque ne payent que les personnes malades et non plus l’ensemble des
assurés ou des contribuables ;
- faire appel à des assurances privées collectives ou individuelles
: mais encore faut-il garantir que ces dernières ne soient que complémentaires
et mutualisées (offrant à ceux qui y souscrivent un accès
égal aux aides et soins nécessaires de par leur situation) ;
- organiser de véritables filières médico-sociales d’aide
et de soins de longue durée en leur donnant les moyens nécessaires
de façon à éviter le recours à des hospitalisations,
des placements, des examens inutiles ;
Quelles institutions et services pour mettre en œuvre
les actions d’aide et de soins ?
Le développement expérimental de groupements professionnels de
soignants de premier recours, animés par des référents
professionnels se coordonnant avec les médecins généralistes,
les services de soutien à domicile, les CLIC, des équipes –
si possible gériatriques – des hôpitaux est un moyen essentiel
pour assurer la continuité des soins.
Le paiement à l’acte des praticiens impliqués dans ces groupes
ou réseaux doit être complété par des rémunérations
forfaitaires en cas de soins de longue durée de façon à
rémunérer par exemple des réunions de suivi des cas.
Si ces groupements diminuent le recours à l’hospitalisation et
aux services d’urgence, la redondance des examens et les prescriptions
inutiles (grâce à une meilleure circulation de l’information
entre les professionnels et les usagers), on peut espérer une diminution
des coûts. On disposera alors de moyens financiers supplémentaires
pour développer le soutien à domicile et le nombre de professionnels
en institution de soins de longue durée.
Conclusion :
Lutter contre l’extrême fragmentation des dispositifs de prise en
charge des situations de handicap, implique de concentrer les sources de financement
collectif (dans une même caisse), de décentraliser la gestion et
la dispensation des soins de longue durée à un niveau très
local et à des acteurs rendus responsables. Cela impose des réformes
de structure, pour changer les pratiques.
Lutter contre les inégalités d’accès aux aides et
aux soins implique de veiller à ce que ce 5e risque, pour les personnes
en situation de handicap, quel que soit leur âge, soit financé
principalement, de manière solidaire, par l’ensemble des contribuables
ou assurés. Sa gestion doit être organisée de manière
à ce que des différences d’âge, de revenus, de territoire,
ne conduisent pas des personnes à être moins bien aidées
ou soignées. Il en va du maintien des valeurs humanistes de solidarité
et d’égalité qui sont le socle de notre modèle social
et le garant de notre contrat social.
Signataires :
- Jean-Jacques Amyot, directeur de l’Oareil et secrétaire
général de l’UNIORPA (Union Nationale des Instances de coordination,
Offices et Réseaux de Personnes Agées)
- Michel Billé, sociologue, écrivain
- Maurice Bonnet, Ancien Vice Président du C.N.R.PA.
(Comité national des retraités et personnes âgées),
ancien membre du Conseil Economique et Social, 82 ans, Croix de guerre 39-45,
Officier de la Légion d'honneur, Commandeur de l'Ordre National du Mérite
- Jean-Michel Caudron , consultant en ingénierie gérontologique
-Pascal Champvert, directeur d’établissement, président
de l’AD-PA (Association de directeurs au service des personnes âgées)
- Sylvain Denis, président de la FNAR (Fédération
nationale des associations de retraités)
-Bernard Ennuyer, sociologue, directeur de services à
domicile
- André Flageul, président de l’UNA
- Jacqueline Gaussens
- Marie-Jo Guisset
- Jean-Claude Henrard, professeur de santé publique
- Murielle Jamot, directrice du centre hospitalier de Puteaux
- Geneviève Laroque
- Paul Maloisel, membre de la FNAR
- Catherine Ollivet, Présidente de France Alzheimer 93
- Jérôme Pellissier, écrivain et chercheur
en gérontologie
- Olga Piou, directrice du Cleirppa (Centre de liaison, d'étude,
d'information et de recherche sur les problèmes des personnes âgées)
- Serge Guérin, consultant, écrivain
- Alain Villez, conseiller technique à l’UNIOPSS
- Annie de Vivie, fondatrice d’www.agevillage.com